• Vertiges du pouvoir (6) Les luttes de pouvoir au sein de la Fédération

    Cette toute puissance de la fédération du Pas de Calais fait peur. Certains élus issus de la SFIO et réunis autour du maire de Lens, André Delelis commencent à craindre de devoir se plier aux directives de la fédération.

    La modification des rapports de force dans la fédération, la rancœur des anciens molletistes repliés sur la section d'Arras, rendent désormais possible l'expression d'un conflit entre responsables fédéraux et élus marginalisés au sein des instances fédérales. Le congrès de Metz, avec la constitution des courants B (“mauroyistes”) et C (“rocardiens”), lui offre l'occasion de se concrétiser.

    Bien qu'ayant bénéficié du soutien de François Mitterrand dans son entreprise de conquête de la fédération, Daniel Percheronet la majorité du secrétariat fédéral soutiennent en effet la motion présentée par Pierre Mauroy et mènent campagne en faveur de Michel Rocard dans sa course à l'investiture présidentielle ; tandis que les anciens partisans de Guy Mollet (Léon Fatous, André Delehedde, Jacques Piette...) d'une part, et André Delelis d'autre part, prennent position en faveur de François Mitterrand.

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    Le rôle de Jacques Mellick est ici important —, l'espoir d'obtenir une meilleure représentation de la fédération dans les instances nationales explique le ralliement à la position d'arbitre défendue par le maire de Lille dans la lutte entre Mitterrand et Rocard.

    La réaction critique de nombreux militants face au spectacle de division offert par leurs leaders dans un premier temps, la preuve de persistance de la menace communiste — qui dans le département devance le PS aux élections européennes de juin 1979 — dans un second temps, conduisent les dirigeants à redresser le tir:

    S'ensuit une décennie de combats contre les bastions communistes menés par les "Quatre Mousquetaires" (Daniel Percheron, Jean-Pierre Kucheida, Jacques Mellick et Guy Lengagne).

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    "C'était la reconquête du bassin minier, se souvient Jean-Pierre Kucheida, député maire de Liévin. Nous luttions contre le PCF, qui était une machine à broyer les esprits. Nous avons vécu des moments extraordinaires."

    "On parlait de face-à-face historique entre le PS et le PC, complète le sénateur communiste Jean-Claude Danglot, encore dépité. Percheron a calqué sa méthode sur la tradition d'assistanat des Houillères. Il promettait des emplois et des logements. Il nous a humiliés."

    En janvier 1981, François Mitterrand est ainsi investi avec le meilleur score de France par les sections du Pas-de-Calais (96,18%) pour l'élection présidentielle, alors même que la fédération avait majoritairement pris fait et cause pour Michel Rocard l'année précédente.

    Ce “coup” mal joué va avoir pour conséquence de tenir les élus et responsables du Pas-de-Calais éloignés des postes de pouvoir central et d'affaiblir momentanément la direction fédérale, dont aucun membre ne profite personnellement de l'arrivée de la gauche au pouvoir, à l’exception significative d’André Delelis, chef de file des mitterrandistes en 1979 et directeur de la campagne départementale de François Mitterrand en 1981, nommé ministre du commerce et de l'artisanat en mai 1981.

    De même, sur le plan parlementaire, aucun élu du Pas-de-Calais n'accède à des responsabilités au niveau des commissionsou du groupe socialiste, ou n'est rapporteur d'une loi importante, alors même que le département est représenté par douze députés socialistes.

    Par rapport au poids de la fédération en termes de mandats, la période 1981-1989 est donc une période de repli forcé sur les arènes politiques locales.

    Pourtant les jeunes dirigeants d'hier cumulent progressivement à partir du début des années 80 tous les succès électoraux: J.-P. Kucheida, J. Mellick, G. Lengagne, C. Wilquin, par exemple, deviennent en quelques années maire, député, conseiller général et conseiller régional ; D. Percheron, après s'être fait élire au Parlement européen en 1979, devient sénateur en 1983, J.-M. Alexandre attend quant à lui 1987 pour faire son entrée au Parlement européen.

    Dans le même temps, la marginalisation des élus et dirigeants de la fédération du Pas-de-Calais par rapport aux circuits de décision gouvernementaux les oblige à faire bloc pour défendre les intérêts départementaux dont ils découvrent en 1983 qu'ils cessent d'être prioritaires. À cette date en effet, le gouvernement décide de revenir sur la relance de l'extraction charbonnière décidée en 1981 sous la pression des élus de la région ; tandis que de leur côté, les socialistes du Boulonnais sont confrontés à la crise de la pêche et de la sidérurgie.

    La marginalisation des élus du Pas-de-Calais dans les arènes parisiennes correspond plus généralement à un décalage croissant entre les ressources valorisées localement et nationalement. La compétence des élus du Pas-de-Calais n'a été acquise ni dans les écoles du pouvoir (Sciences Po, ENA...), ni dans le travail parlementaire ou, avant 1981, dans les commissions spécialisées du parti.

    Elle est à la fois le produit d'un militantisme de terrain où la distribution de tracts, les campagnes d'affichage, les réunions de section, les manifestations tiennent la plus grande place, et d'une forme de gestion municipale où, pendant longtemps, la dimension sociale l'emportait sur la dimension économique.

    Pour simplifier à l'extrême, les dirigeants socialistes du Pas-de- Calais sont davantage porteurs d'un socialisme de revendication et d'animation. Rien ne les prédispose à occuper des responsabilités gouvernementales alors que la politique du gouvernement met l'accent sur la rigueur et la modernisation économiques tout en cherchant à rompre avec le style “militant” des années 81-82.

    Le choix du soutien massif apporté à Laurent Fabius par l'équipe majoritaire révèle la prégnance des intérêts locaux de plusieurs points de vue. La connivence qui s'est établie entre les élus et responsables fédéraux majoritaires et Laurent Fabius remonte à la période où celui-ci était ministre de l'industrie. Il représente l'homme politique qui a débloqué d'importants fonds d'industrialisation pour le bassin minier après la phase noire du gouvernement Mauroy qui avait programmé l’arrêt définitif de l’extraction charbonnière dans la région. La création, en mai 1984, de pôles de conversion à Calais et dans le bassin minier, d'un fonds d'industrialisation du bassin minier (FIBM) doté de 100 millions de francs par an sur cinq ans et présidé par Jacques Mellick, le triplement de la dotation de CDF à sa société de conversion (SOFIREM) qui fonde pour se faire une filiale propre à la région minière (FINORPA) ont été perçus par élus comme les premières mesures favorables dont bénéficiait leur département depuis 1981.

    Le 9 janvier 1990, Michel Rocard, alors premier ministre, annonce des mesures pour le département : tout en confirmant la création de l'Université du Pas-de-Calais, c'est surtout sur la question de la gestion du patrimoine immobilier (86 000 logements répartis sur 162 communes) et industriel (10 272 ha de terrains de culture et de friches industrielles) des Houillères qu'il met l'accent. Le premier ministre reprend à son compte la proposition des socialistes du département d'une société d'économie mixte “rassemblant notamment les différents partenaires locaux et l'État”, tout en promettant une accélération de la réhabilitation des logements et le respect des droits du mineur.

    Sommés en quelque sorte de choisir entre Fabius et Rocard, les membres de l'équipe dirigeante de la fédération, au sein de laquelle plusieurs membres doivent des promotions importantes à Laurent Fabius du temps où il était premier ministre (notamment Guy Lengagne et Jacques Mellick), vont toutefois s'efforcer de préserver le consensus fédéral en organisant un choix collectif.

    La mobilisation des sections prend une tournure inhabituelle. Le congrès fédéral de Barlin qui en résulte est particulièrement violent.

    Les pratiques d'intimidation exercées par certains élus, les cartes bradées ou offertes à des proches (la section de Liévin a vu ses effectifs croître de 400 adhérents en quelques semaines et celle de Béthune de 250), sont dénoncées publiquement par les leaders des courants minoritaires.

    De fait, au cours de l'année 1989, le nombre de cartes a augmenté de 1600 par rapport à 1988 !

    La récupération de l'histoire du parti est également vilipendée. Le clou de la mobilisation fabiusienne a en effet consisté en la tenue à Béthune d'un banquet présidé par Laurent Fabius, censé commémorer le 70éme anniversaire du Congrès de Tours, le 21 janvier 1990!

    8000 personnes avaient été réunies sous un chapiteau pour permettre au président de l'Assemblée nationale de signifier son attachement à “la vieille maison” et son ancrage dans l'histoire du socialisme.

    Cet engagement massif de la direction fédérale et des principaux élus en faveur de Laurent Fabius laisse des traces puisque les signataires de la motion Jospin refusent désormais de siéger au secrétariat fédéral et que Marcel Wacheux, député rocardien, démissionne du PS en avril 1991 après avoir été écarté de la présidence de la nouvelle société chargée de gérer le patrimoine des Houillères (SACOMI) au profit de Jean-Pierre Kucheida, au nom de l'appartenance de courant... André Delelis et Marcel Wacheux, les deux présidents successifs de l'Association des communes minières sont écartés

    Source de documentation : http://ceraps.univ-lille2.fr/fileadmin/user_upload/enseignants/Sawicki/Sawicki-Les_reseaux_du_PS__2_.pdf


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